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Les valeurs en contexte transhmanisme

Jacques Dufresne
(transcrit de Homo Vivens 2013-10-04)

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«Le transhumanisme[…] une lame de fond culturelle, nourrie au lait de la science-fiction et abreuvée par les sources de la pop-culture et de la contre-culture.» Contes et légendes du transhumanisme - Rémi Sussan.

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Le débat sur les valeurs en cours au Québec nous fournit une bonne occasion de poser les deux grandes questions relatives à l’avenir d’un peuple: où voulons-nous aller, vers où sommes-nous emportés? Bien d’autres francophones dans le monde auraient de bonnes raisons de s’engager dans une telle réflexion.

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Il nous faut d’abord répondre à la seconde question car c’est seulement dans la mesure où nous connaîtrons les forces qui nous déterminent que nous pouvons espérer en infléchir le cours dans la direction que nous souhaitons.

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Il n’est plus permis d’en douter, nous sommes emportés de plus en plus loin de la nature et de la vie par deux courants renforcés par la mondialisation: un certain humanisme moderne, d’origine européenne et un progressisme extrême, d’origine américaine, qu’il faut désormais assimiler à ce qu'on appelle le transhumanisme, doctrine selon laquelle l’être humain augmenté par la machine, et surnommé le cyborg, marque une nouvelle étape dans l’évolution.

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HUMANISME ET HUMANISME

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Ces deux courants convergent l’un vers l’autre. Cette convergence n’apparaît toutefois clairement que si l’on évite de confondre le sens familier du mot humanisme avec son sens philosophique. Dans son sens familier, vague hélas!, il désigne des personnes bonnes, humaines, pleines de sollicitude pour leurs semblables, éprouvant à un haut degré le respect de la vie et le sentiment de l’égalité entre les êtres. L’idéal de l’homme machine est incompatible avec l’humanisme ainsi compris. Point de convergence ici.

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Le sens philosophique est toutefois bien différent. L’humaniste, tel qu'on le définit à ce niveau de langage, peut certes posséder les plus hautes qualités morales, mais il est d’abord celui pour qui tout gravite autour de l’homme, par opposition au Grec ancien et à l’homme du Moyen Âge, pour qui tout gravitait autour de Dieu.

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Luc Ferry, l’un des philosophes français les plus en vue en ce moment, vient de consacrer à cette conception de l'humanisme un livre dont la clarté, quoique trompeuse,1 (voir annexe) a le mérite de dissiper les amalgames. C’est cet humanisme que nous avons à l’esprit quand nous disons que l’humanisme et le transhumanisme convergent vers le même objectif.

 

Le texte fondateur de l’humanisme, soutient-il, est le discours De la dignité de l’homme de Pic de la Mirandole. Pic y raconte la création en prenant à son compte un mythe raconté par Platon dans le Protagoras. Cette création est l’œuvre de deux frères demi-dieux, Épiméthée et Prométhée. Épiméthée dessine les animaux, espèce par espèce, il leur assigne un territoire, leur donne les organes dont ils auront besoin pour y survivre. Après avoir ainsi façonné leur essence, leur archétype, il les lance dans l’existence.

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Mais quand vient le temps de créer l’homme, Épiméthée, qui n’est pas le plus intelligent des deux frères, est à bout de ressources. Prométhée prend la relève. Au lieu de concevoir un nouvel être dont l’adaptation à son milieu sera préétablie, comme dans le cas des animaux, il créera un être capable de s’adapter aux situations les plus diverses. Cet être n’aura pas d’essence, pas de nature : il sera libre. Il pourra se faire lui-même sans avoir pour cela à imiter un modèle transcendant.

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Dans la tradition, on situait l’homme à mi-chemin entre les animaux et les habitants du monde supérieur, anges ou dieux. On pouvait dire aussi de lui qu'il avait des racines dans la terre et des antennes dans le ciel et qu'il tirait de ces deux sources l’énergie nécessaire à sa croissance. Pic, selon l’interprétation de Luc Ferry, estimait que cette position intermédiaire ne rendait pas justice à l’homme.

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«En effet, écrit Luc Ferry, si l'homme n'est qu'un intermédiaire entre les animaux et les dieux (ou les anges), il serait logique de lui préférer ces derniers. Tout l'enjeu du discours De la dignité de l'homme et de la fondation de l'humanisme est de montrer que l'être humain est la créature la plus admirable de toutes, justement parce qu'elle est hors du monde, c'est-à-dire hors nature, cette position d'extra-territorialité lui conférant une qualité très particulière, la liberté, dont ni les animaux ni même les anges ne peuvent se prévaloir (les anges ne peuvent que faire le bien, ils ne peuvent donc pas choisir entre le bien et le mal). Or c'est précisément cette qualité qui fait de l'homme un être moral, un être capable de choisir entre le bien et le mal, mais aussi un être d'historicité, capable d'inventer lui-même librement son propre destin, de façonner son histoire.» 2

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«Hors nature, hors du monde», cela veut dire dépourvu de racines dans la terre et d’antennes dans le ciel. Cet être est un déraciné métaphysique. Certes, Ferry a raison quand il rappelle que c’est sa liberté qui fait de l’homme un être moral. Il oublie seulement de préciser que la liberté n’est pas absolue comme il la conçoit, mais limitée, obligée de composer avec la nature…et la sur nature.

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Luc Ferry montre ensuite comment à travers Rousseau et Kant notamment, cette conception de l’homme trouvera sa forme définitive au XXe siècle dans l’œuvre de Sartre, centrée sur l’idée que l’existence précède l’essence. Aux yeux de Ferry, la ressemblance entre cette idée de Sartre et l’intuition de Pic sur la dignité de l’homme est telle que Sartre aurait dû considérer Pic comme le fondateur de sa lignée intellectuelle, ce qu'il n’a pas fait, précise Ferry, parce qu'il ignorait l’histoire de la philosophie.

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Les droits de l’homme occupent une place centrale dans l’humanisme moderne. Quels sont leurs fondements puisqu’il n’y a pas de nature humaine ? Voici la réponse de Ferry : «Première conséquence de cette idée républicaine héritée de Rousseau, de Kant et de Voltaire, et enracinée dans l'anthropologie de Protagoras et de Pic : il n'y a pas de nature humaine, au sens du moins d'un logiciel, d'un programme de l'instinct qui nous enfermerait dans un destin préformé — ce qui ouvre la voie aux grandes déclarations des droits de l'homme, mais aussi à l'antiracisme et à l'antisexisme.»3

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«La déclaration française des droits de l'homme de 1789 est, en effet, inséparable de cette nouvelle anthropologie humaniste : elle signifie d'abord que l'être humain a des droits indépendamment, abstraction faite (ce pourquoi on parlera d'humanisme « abstrait ») de tous ses enracinements communautaires . L'homme mérite d'être respecté et protégé quels que soient sa nationalité, sa langue, sa religion, sa race ou son sexe — quelle que soit, en somme, sa communauté « naturelle », au sens où l'appartenance communautaire serait comme une seconde nature — idée qui va radicalement à l'encontre des principes fondamentaux de l'Ancien Régime.»4

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Puisque que rien ne lui est donné par sa nature, ni reçu d’en haut, il doit tout construire. On retrouve ici le constructivisme de rigueur dans les écoles du Québec. «En l'animal, la nature parle tout le temps, à travers ce qu'on appelle l'instinct naturel. Dans l'être humain, au contraire, comme le déclare Rousseau, « la volonté parle encore quand la nature se tait ». Cette phrase contient déjà en germe toute la politique moderne, anti aristocratique, antinaturaliste et volontiers réformiste, voire révolutionnaire : elle signifie que « l'histoire n'est pas notre code », pour reprendre la formule célèbre de Rabaut Saint-Etienne à propos de la Révolution française. Nous construisons par la volonté un monde démocratique — c'est ce qu'on a appelé le « constructivisme » —, un monde de droits qui n'est pas naturel, un monde antinaturel en ce sens qu'il va pouvoir être animé, du moins en principe, par la volonté de protéger les plus faibles, ceux que la sélection naturelle éliminerait sans scrupule.»5

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Tel est l’humanisme, et la modernité, à laquelle l’élite du Québec, l’élite intellectuelle et l’élite des affaires, a adhéré avec d’autant plus d’enthousiasme qu'elle le faisait avec deux siècles de retard par rapport à son homologue française. On voit à une première lecture même superficielle du texte de Ferry, d’où naîtront les conflits : de l’opposition entre l’enracinement dans des communautés naturelles et les idéaux abstraits mais aussi et davantage peut-être de l’opposition entre l’humanisme moderne comme tel et les religions. En principe, pour un croyant, tout gravite autour de Dieu.

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Opposition qui va souvent jusqu’au mépris. Il y a du mépris pour les religions dans l’attitude qui consiste à les renvoyer, en marge de la sphère d’influence, dans une fosse commune où toutes s’équivalent. «Philosopher, disait Hegel, c’est penser la religion» c’est-à-dire chercher la meilleure. Quand on les traite toutes avec un égal mépris, on dissuade les gens de s’intéresser à elles. C’est la meilleure méthode pour s’assurer de leur disparition.

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QUAND L’HUMANISME NOUS ÉLOIGNE DE L’HOMME

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Vers où précisément sommes-nous emportés par cet humanisme moderne ? Vers une humanité de plus en plus abstraite, où les liens vivants d’appartenance, si bien décrits par Lévi-Strauss, sont remplacés par des rapports juridiques avec l’État protecteur des droits individuels.

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«On a mis dans la tête des gens que la société relevait de la pensée abstraite alors qu'elle est faite d'habitudes, d'usages, et qu'en broyant ceux-ci sous les meules de la raison, on pulvérise des genres de vie fondés sur une longue tradition, on réduit les individus à l'état d'atomes interchangeables et anonymes. La liberté véritable ne peut avoir qu'un contenu concret: elle est faite d'équilibres entre des petites appartenances, de menues solidarités: ce contre quoi les idées théoriques qu'on proclame rationnelles s'acharnent; quand elles sont parvenues à leurs fins, il ne reste plus qu'à s'entre-détruire. Nous observons aujourd'hui le résultat.»6

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L’érosion de ces liens provoque l’uniformisation. Les choses se passent dans tous les domaines comme dans celui du vêtement. On se libère du costume traditionnel, signe de l’appartenance à une communauté, pour choisir le même jeans ou le même débraillé dans de nombreux pays.

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LE TRANSHUMANISME EST UN HUMANISME

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L’humanisme moderne dans l’interprétation de Luc Ferry fournit au transhumanisme un cadre philosophique qui lui convient parfaitement, à quelques détails près. Luc Ferry précise que la protection des plus faibles, qui n’existe pas dans la nature, est l’une des caractéristiques de l’humanisme. Or, elle n’est sûrement pas le premier souci des transhumanistes qui sont ouvertement favorables, d’une part à l’eugénisme, d’autre part à une hiérarchie au sommet de laquelle se trouvent les QuIstres (hauts QI) et les milliardaires. Force est de reconnaître toutefois qu'en pratique, les humanistes font passer leur liberté absolue avant leur sollicitude pour les plus faibles. L’avortement et l’eugénisme ne seraient sûrement pas choses légales ou admises dans les pays laïcs et modernes s’ils allaient à l’encontre des principes humanistes tels que définis par Luc Ferry.

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Ce même humanisme ne s’est-il pas fort bien accommodé d’une mondialisation qui a provoqué l’émergence d’une élite internationale, confirmant ainsi le diagnostic sur la mondialisation que formulait Christopher Lasch dans The Revolt of the Elites ?

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« Cette nouvelle élite, habile au maniement des symboles, mathématiques, informatiques et langagiers, est persuadée qu'elle ne doit rien à personne, devant ses succès à son haut degré d'instruction. Cette élite méritocratique, mobile, bardée de diplômes, citoyenne du monde, friande d'exotisme et de cosmopolitisme, a peu de sympathie pour la classe moyenne, trop inculte et mal dégrossie pour elle. Plutôt que de se sentir un devoir de solidarité envers la communauté et la nation, elle recherche la compagnie de ses pairs, se réfugie dans des banlieues aseptisées et compte ses sous. »

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Quand a paru, en 1998, Après l’homme, le cyborg, le premier livre en français sur cette question, le transhumanisme n’était encore le fait que d’un petit nombre de brillants chercheurs en intelligence artificielle: Hans Moravec, Marvin Minsky, Ray Kurzweil. Cet embryon est aujourd’hui un colosse célébré par le Time magazine, par Larry Page, le président de Google et Arthur Levinson, le président d’Apple, par Dan Brown, auteur du Da Vinci Code et de Inferno, par Elon Musk, le nouveau Prométhée, innovant de façon insolente à la fois dans l’industrie spatiale, dans celle de l’automobile électrique et dans celle des panneaux solaires. Musk semble être comme Peter Thiel, l’autre fondateur de Pay Pal, dans la mouvance transhumaniste plutôt qu'en son centre. Le premier assure le financement d’un institut de recherche sur l’immortalité, le second veut assurer un refuge dans l’espace, sur Mars d’abord, aux immortels qui voudront fuir une terre de plus en plus inhospitalière.

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Il a été question sur ce site d’Ayn Rand et du mouvement Objectivist qu'elle a fondé. Personne ne s’étonnera de ce qu'un rapprochement entre ces deux progressismes extrêmes, objectivisme et transhumanisme, soit en vue. Même expansion du côté des religions. On a créé une association transhumaniste mormone pendant que des philosophes et des théologiens chrétiens s’efforçaient de démontrer qu'il y a plus de ressemblance que de différence entre la vision du monde de Teilhard de Chardin et celle des deux personnes que l’on considère comme les maîtres à penser du transhumanisme, Nick Bostrom et Ray Kurzweil.

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Même si le mouvement demeure hétérogène, on peut le reconnaître à quelques caractéristiques communes dont on trouvera diverses illustrations sur notre site Homo Vivens, consacré à la défense de l’homme en tant qu'être vivant.

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•Réduction du vivant au mécanique
•Réduction de l’être humain à son cerveau
•Révolte ouverte contre la mort
•Aspiration non moins ouverte à l’immortalité sur terre, dût-elle prendre d’abord la forme de la survie des circuits neuronaux sur un disque dur.
•Croyance dans l’émergence, via les réseaux virtuels, d’une intelligence collective semblable à ce que Teilhard de Chardin appelait la noosphère.
•Colonisation de l’espace, de Mars en particulier, comme mission essentielle de l’humanité.
•La science-fiction passant dans la réalité
•Augmentation (enhancement ) des organes, à commencer par le cerveau
•Régression de l’autonomie, montée de l’hétéronomie.
•Priorité aux riches en $ et en QI.
•Mépris du passé.
•Volontarisme, constructivisme.

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Ne sommes-nous pas tous à des degrés divers engagés dans plusieurs de ces voies, sinon dans toutes? Cela suffirait à expliquer le succès du transhumanisme.

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L’EMMACHINATION

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Vers où sommes-nous emportés, demandions-nous ? Humanisme et transhumanisme concourent à faire dériver l’homo vivens vers l’homme machine. Nous sommes au point de rencontre du robot qui devient homme (c’est du moins ce que prétendent les transhumanistes) et de l’homme qui devient robot, qui prend comme modèle la voiture sans chauffeur. Pendant ce temps, la vie se retire, preuve que la raison instrumentale (que Luc Ferry oublie de rattacher à l’humanisme) s’attaque aux sociétés humaines en même temps qu'à la nature. L’uniformisation se poursuit, la grisaille s’installe car c’est de la vie de la nature que proviennent la diversité, les couleurs.

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Bien des gens se montrent sceptiques quand on évoque devant eux ce processus d’uniformisation et d’emmachination. «Nous ne voyons rien de tel autour de nous», disent-ils. Et ces voix de synthèse qu'on entend tous les jours au téléphone, et ces robots répondeurs qui servent d’interfaces entre le citoyen et ses gouvernements, entre le consommateur et ses fournisseurs ? L’inconscience, l’insouciance avec lesquelles nous nous sommes habitués à ces facteurs de déshumanisation obligent à prévoir le pire pour l’avenir. Plusieurs sont persuadés que l’argent que nous font gagner les machines parlantes nous procurera des loisirs enchantés. On ne peut pas être machine le matin et humain l’après-midi. La seule vie sociale possible se trouve dans les petites appartenances dont parle Lévi-Strauss. Hors de cette vie, il n’y plus de rencontres, il n’y a que des contacts.

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FOULARDS ET CEINTURES FLÉCHÉES

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Est-ce bien vers ce pire que nous voulons aller ? Tantôt dans le Québec profond, tantôt parmi les Musulmans immigrés à Montréal — on observe des réactions identitaires, résurgences des libertés concrètes dont parle Lévi-Strauss. Les Québécois attachés à leurs racines exigent que les immigrants respectent leurs traditions. C’est là, dans le contexte actuel, un signe d’authenticité. Dans le même esprit, de nombreuses femmes musulmanes tiennent à porter des vêtements correspondant à leurs convictions religieuses. C’est là aussi une résistance à l’uniformisation, digne de respect. Quand il ne restera plus aucune trace des peuples, quand la masse aura tout recouvert de son anonymat et de son indétermination, les historiens demeurés lucides souligneront le caractère pathétique de ces derniers vestiges des couleurs locales. Ils déploreront le fait qu'alors même qu'ils défendaient leurs couleurs contre le même ennemi, soit l’uniformisation déguisée en multiculturalisme, les habitants du Québec profond et les Musulmans de Montréal aient été en conflit. Le multiculturalisme, ce prélude à la disparition pure et simple des cultures!

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Le conflit est en grande partie causé le mutliculturalisme canadien, une idéologie qui, depuis longtems, alimente l'intolérance à l'endroit du Québec au Canada anglais. Le conflit aurait pu être évité, le lien qui unit les deux groupes en profondeur étant plus important que celui qui les divise en surface. Il n’est pas trop tard pour inviter les Québécois de souche et les diverses cultures, également de souche, représentées sur leur territoire, à mieux se connaître pour relever ensemble le grand défi du siècle, voire du millénaire : celui d’une réconciliation avec la nature, condition d’une solidarité vivante entre les humains, condition de l’incarnation, par quoi les valeurs deviennent des nourritures; condition aussi de cette justice entre les générations qui nous permettra de léguer à nos enfants des oasis plutôt que des déserts. C’est dans cet esprit que nous proposons le projet Cervantès sur notre site Le citoyen québécois.

LE COUPLE GAIA ET ELZÉAR BOUFFIER

Si une majorité se laisse encore, par ignorance, entraîner dans la direction du robot, la minorité créatrice s’intéresse plutôt au jardinage, et à des événements comme les rendez-vous saisonniers des Comptonales ou les Mosaïcultures internationales de Montréal.

Gare à la régression vers le paganisme, nous dirait Chantal Delsol, mise en garde qu'un ami étranger a reprise à son compte au retour d’une visite des Mosaïcultures. La déesse Gaia, la Terre-mère y occupe en effet une place centrale et chacun sait qu’elle est devenue un symbole religieux pour de nombreux écologistes. Le succès d’un tel événement, le MIM et le seul fait qu’il puisse être organisé témoignent d’un authentique désir de réconciliation avec la vie. Le succès des comptonales en Estrie, organisées chaque année au cours de la dernière fin de semaine de septembre témoigne lui aussi d’un nouveau culte de la terre. Le jardin, sur le toit, à côté, derrière ou même devant les maisons, est l’écho, dans la vie quotidienne des gens, des grandes fêtes en l’honneur de Gaia.

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Est-ce là une forme de paganisme? J’ai cru bon à ce propos de rappeler à mon ami que l’époux de Gaia aux Mosaïcultures du Jardin botanique n’était pas le Ciel, Ouranos, mais Elzéar Bouffier, l’homme qui plantait des arbres de Frédéric Back. L’inspiration chrétienne chez Back étant manifeste, est-il permis d’interpréter ce mariage comme le signe d’une nouvelle synthèse entre le christianisme et le paganisme?

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Nous nous sommes mis d’accord, mon ami et moi, pour proposer que Gaia et Elzéar Bouffier soient transplantés devant le parlement de Québec et deviennent les symboles de l’attachement des Québécois à la vie!

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Par-delà la boutade, j’aimerais donner à entendre que vu la direction vers laquelle nous emporte le transhumanisme, la neutralité de l’État est une solution dépassée qui ne peut qu'accélérer le processus d’emmachination. Les machines n’ont pas de sentiments. Déjà au téléphone ce sont des machines qui servent d’interface entre l’État et le citoyen. Résistera-t-on à la tentation d’installer des robots derrière les comptoirs demeurés ouverts?

J’appelle de mes vœux une vision du monde centrée sur la vie, qui serait proposée, non imposée, qui réchaufferait l’État, ce monstre froid, que tout en ce moment conspire à refroidir davantage.

Annexe

Nous évoquons ici l’humanisme selon Luc Ferry et nous présentons son interprétation du discours de Pic sans la critiquer, ce qui aurait fait l’objet d’un autre article. Cela ne veut pas dire toutefois que nous la considérons comme juste. Ferry reproche à Sartre d’avoir ignoré l’histoire de la philosophie au point de ne pas reconnaître en Pic un ancêtre. Il n’est pas exclu que Ferry en ait fait son ancêtre en raison d’une ignorance pire que celle de Sartre, parce qu'elle se présente comme une connaissance adéquate. Ferry nous donne à entendre que l’homme est non seulement libre, mais libre d’une liberté absolue, qu'il est créateur de ses valeurs. Voici le point de vue de deux spécialistes de Pic, Louis Valcke et Roland Galibois .

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«Il est vrai qu'en confirmation de sa proclamation, Pic fait allusion à la conception, belle et romantique, selon laquelle l'homme serait la synthèse, en microcosme, du macrocosme qu'est le Tout de la Création. Par manque d'archétypes propres, l'homme a en effet été créé selon une nature composite, à travers laquelle il lui est permis de participer à la totalité des êtres créés:

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À la fin, l'excellent maître d'oeuvre prit sa décision: l'être auquel il ne pouvait rien donner en propre aurait communément tout ce que chacun avait eu de particulier [...] Dans l'homme qui naît, le Père a déposé tous les types de semences et des germes de toutes sortes de vie [...].

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Mais cette autre métaphore, que Pic développe avec grand art, n'avait, elle non plus, rien d'original ni de nouveau, et Pic lui-même dira qu'elle était d'usage tellement courant au sein des Écoles qu'elle y faisait figure de cliché éculé: « Tritum in scholis».

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Que l'homme soit libre, voilà donc qui ne fait aucun doute. Est-ce dire que l'homme soit créateur de valeur? C'est là une tout autre question, nullement liée, de soi, à celle de la liberté. Ce n'est, en fait, 'que dans notre culture post-kantienne que les deux concepts paraissent s'impliquer l'un l'autre.

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Dieu, nous dit Pic, a placé l'homme au centre du monde pour que, de là, il soit « mieux à même d'embrasser du regard tout ce qui est dans le monde». C'est dire que l'homme, de son «observatoire», embrasse l'ordre des êtres et qu'il découvre, ou déchiffre, l'ordre des valeurs qui lui est concomitant, mais qu'il n'invente pas ces valeurs, ni ne les projette, ni qu'à aucun titre il en soit le créateur. Pour l'homme, donc, l'ordre des valeurs est un donné qu'il peut accueillir ou récuser, mais qu'il ne peut d'aucune façon modifier ou remodeler.

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Tel, en tout cas, est le sens obvie des textes, de toutes les images, île toutes les analogies, de toutes les métaphores qui, dans l’Oratio, illustrent ou présupposent l'objectivité ontologique de l'ordre des valeurs. Certes, on ne peut jamais exclure a priori que le sens obvie d'un texte en cache un autre qui, sous le voile des mots, exprimerait l'intention authentique de l'auteur et que seule une interprétation plus fine permettrait de dégager. Dans de tels cas, cependant, le fardeau de la preuve incomberait à celui qui avancerait de telles interprétations et, en ce qui concerne la question qui nous occupe, cette tâche serait rendue particulièrement ardue, face à l'insistance de Pic qui multiplie consciemment ses exemples et ses illustrations, face, aussi, au simple lait que cette conception ontologique de Pic était celle que véhiculait la culture philosophique de son époque et de ceux à qui il s'adressait.

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Encore une fois, supposer le fondement ontologique de l'échelle des valeurs n'est pas, de soi, infirmer la liberté. L'homme, initialement placé au centre du monde, peut, selon son choix, développer ou actualiser telle ou telle de ses potentialités, selon tel ou tel ordre de préséance ou de priorité. Il peut donc, métaphoriquement, s'élever ou s'abaisser dans l'ordre des êtres. C'est en cela que consiste sa liberté. Mais il ne peut modifier cet ordre: sa liberté n'est pas une liberté dans l'indifférence. Comme le disait H. de Lubac:

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‘’Si souveraine qu'elle soit, cette liberté réside tout entière dans le pouvoir de se modeler lui-même par le choix du bien ou du mal, c'est-à-dire par la reconnaissance ou par le refus d'un ordre objectif, en agissant selon la loi di-vine ou en se rebellant contre elle. L'Adam que décrit l’Oration n’est aucunement de lui-même sa propre loi. Il choisit sa propre destinée, il ne l’invente pas.’’»

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Louis Valcke et Roland Galibois, Le périple intellectuel de Jean Pic de la Mirandole, suivi du Discours de la dignité de l’homme et du traité L’être et l’un. Les Presses de l’Université Laval, Québec, 1994, p94-95

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1- Voir : Louis Valcke et Roland Galibois, Le périple intellectuel de Jean Pic de la Mirandole, suivi du Discours de la dignité de l’homme et du traité L’être et l’un. Les Presses de l’Université Laval, Québec, 1994, p94-95
2- Luc Ferry, Pic de la Mirandole, La naissance de l'humanisme, Flammarion, Paris 2012, p.13
3- Ibid. p.30
4- Ibid. p.30
5- Ibid. p.29
6- Didier Éribon, De près et de loin, Claude Lévi-Strauss, Éditions Odile Jacob, Paris, 1988

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